Portrait N° 1 de la Comtesse Walewska

 

Pour la connaître il faut se poser la première et presque la seule question qu'on ait toujours à se faire en parlant d'une femme "A-t-elle aimé ? Et comment a-t-elle aimé ?"

Je poserai donc la question, et pour elle comme pour Madame Récamier comme pour Madame de Sévigné comme pour Madame de Maintenon je répondrai hardiment : non. Non elle n'a jamais aimé, aimé de passion et de flamme ; mais cet immense besoin d'aimer que porte en elle toute âme tendre se changeait pour elle en un infini besoin de plaire ou mieux d'être aimée et en une volonté active, en un fervent désir de payer tout cela en bonté. Nous qui l'avons vu et qui avons saisi au passage quelques rayons de cette bonté divine, nous savons si elle avait de quoi y suffire, et si l'amitié ne retrouva pas en définitive chez elle de cette  flamme que n'avait jamais eu l'amour. Il faudrait noter deux époques très distinctes dans sa vie; sa vie de jeunesse de triomphe et de beauté, sa langue matinée de soleil, qui durera bien tard jusqu'au couchant, puis le soir de sa vie, lorsque le soleil se sera couché et qui ne sera jamais la vieillesse. Dans ces deux époques si tranchées de couleurs, elle sera la même au fond, mais elle devra paraître bien différente.

Elle sera la même par deux traits essentiels et qui seuls l'expliquent, en ce que jeune au plus fort des ravissements et des tourbillons, elle reste toujours en possession d'elle-même, en ce que retirée à l'ombre et recueillie, elle gardera toujours son désir de conquêtes et sa douce adresse à gagner les cœurs, disons le mot, sa coquetterie, mais c'est une coquetterie angélique.

Il y a des natures qui naissent pures, et qui ont reçu quand même le don d'innocence. Elle traverse, comme ..., l'onde amère elle résiste au feu comme ces enfants de l'écriture que leur bon ange sauva, et qu'il rafraîchit même d'une douce rosée dans la fournaise.

Elle eut besoin de cet ange, à côté d'elle et en elle, car le monde qu'elle traverse et où elle vit est bien mêlé et bien ardent, et elle ne se ménage point à le tenter.

J'ai vu dans le palais du roi de Hollande, à la Haye, une fort belle statue d'Eve. Eve est en face du serpent qui lui montre la pomme : elle la regarde, elle se tourne à demi vers Adam, elle a l'air de le consulter. Eve est dans cet extrême moment où l'on joue avec le danger, où l'on en cause tout bas avec soi-même ou avec un autre. Et bien ! Ce moment indécis, qui chez Eve ne dura point et qui tourna mal, recommence  souvent et se prolongea en mille retours dans l'existence brillante et parfois imprudente dont nous parlons, mais toujours il est contenu à temps, et dominé par un sentiment plus fort. Cette femme en face de ces passions qu'elle excite et qu'elle ignore a des imprudences de pensionnaire. Elle va au péril en souriant avec sécurité, avec charité, un peu comme  ces rois très chrétiens du vieux temps un jour de semaine sainte, allaient à certains malades pour les guérir. Elle ne doute pas de son fait, de sa douce magie, de sa vertu.

Elle tient presque à vous blesser d'abord le cœur pour vous donner ensuite le plaisir et le miracle de vous guérir. Quand on se ... qu'on s'irrite, elle vous dit avec une désespérante clémence "Venez et je vous guérirai". Elle réussit. Tous ses amis, à bien peu d'exception près, avaient commencé par l'aimer d'amour. Elle en avait beaucoup et elle les a tous gardés. Elle peut dire comme le Cid : Cinq cents de mes amis. Elle est véritable magicienne à convertir insensiblement l'amour en amitié, en laissant à celle-ci toute la fleur, tout le parfum du premier sentiment.

Tous ces hommes attirés et épris étaient-ils tous également  faciles à conduire et à éluder. Il dut y avoir autour d'elle à certaines heures, bien des violences et bien des révoltes dont cette douce main avait peine ensuite à triompher.

En jouant avec ces passions humaines qu'elle ne voulait que charmer et qu'elle irritait plus qu'elle ne croyait, elle ressemblait à la plus jeune des Grâces qui se serait amusée à atteler des lions et à les agacer. Imprudente comme l'innocence, elle aimait le péril, le péril des autres sinon le sien ; et pourquoi ne le dirai-je pas aussi ? A ce jeu hasardeux et trop aisément cruel, elle a troublé, elle si bonne bien des cœurs ; elle en a ulcéré, sans le vouloir, quelques uns, non seulement d'hommes insurgés et aigris, mais de pauvres rivales, sacrifiées sans qu'elle le sut et blessées.

Elle ne tiendra jamais plus de place dans le monde que quand descendue de l'arène politique militante, elle  reprendra possession de son salon exclusif à elle. C'est de là que son doux génie, dégagé des complications trop  vives, se fait de plus en plus sentir avec ... On peut dire qu'elle perfectionne l'art de l'amitié et lui fait faire un progrès nouveau, c'est comme un bel art de plus qu'elle introduit dans sa vie et qui décore, ennoblit et distribue tout autour d'elle. L'esprit de parti est violent dans son pays. Elle désarme les colères, elle adoucit les aspérités et vous inocule l'indulgence.  Elle n'a point de repos qu'elle n'eut fait se rencontrer chez elle ses amis de bords opposés qu'elle ne les eut conciliés sous une médiation clémente. C'est par de belles influences que la société devient société autant que possible et qu'elle acquiert tout son liant et toute sa grâce.

C'est ainsi qu'une femme, sans sortir de sa sphère fait oeuvre de civilisation au plus haute degré, et qu'Eurydice remplit à sa manière le rôle d'Orphée.

Celui-ci apprivoisait la vie sauvage, l'autre termine et couronne la vie civilisée.

Un jour, dans son salon, des hommes venus de bien des côtés différents étaient réunis, on était en présence, on s'observait c'était à qui ne commencerait pas. Elle entre, elle dit un mot à chacun, elle présente chaque personne à l'autre avec une louange appropriée et à l'instant la conversation devint générale, le lien général fut trouvé. Ce qu'elle fit ce jour là, elle le fait tous les jours. Chez elle, elle pense à tout, elle étend au loin son réseau de sympathie. Pas un talent, pas une distinction qu'elle aime à connaître, à convier, à obliger, à mettre en lumière, à mettre surtout en rapport et en harmonie autour d'elle, à marquer au cœur d'un petit signe, qui est le sien.

Il y a là de l'ambition sans doute mais quelle ambition adorable, surtout qu'en s'adressant aux plus célèbres, elle ne néglige pas même les plus obscures, et quand elle est à la recherche des plus souffrants.

C'est le caractère de cette âme si multipliée d'être à la fois universelle et très particulière de ne rien exclure que dis-je ? de tout attirer et d'avoir pourtant le choix.

Elle a dans le caractère ce que Shakespeare appelle Milk of human kindness (le lait de la bonté humaine) une douceur tendre et compatissante. Elle voit les défauts de ses amis, mais elle les soigne en eux comme elle soignerait leur infirmité physique. Elle est la sœur de charité de leurs peines, de leurs faiblesses, et un peu de leurs défauts.

Elle a au plus haut degré, non cet esprit qui songe à briller pour lui-même, mais celui qui sent et met en valeur l'esprit des autres. Elle écrit beaucoup, et ce qu'elle écrit est d'un tour parfait. En causant, elle a aussi le tour net et juste, l'expression à point. Dans ses souvenirs, elle choisit de préférence un trait fin, un mot aimable ou gai, une situation piquante et néglige le reste elle se souvient avec goût.

Elle écoute avec séduction, ne laisse rien passer de ce qui est bien dans vos paroles sans témoigner qu'elle le sent. Elle questionne avec intérêt et est toute entière à la réponse. Rien qu'à son sourire et à ses silences on est intéressé à lui trouver de l'esprit en la quittant.