Portrait N° 3 de la Comtesse Walewska

 

Bruxelles, le 4 juin 1874

 

Je connais la personne dont on a tracé le portrait je puis donc en parler, et je le ferai avec toute la franchise que j'ai toujours quand il s'agit de répondre et que je veux bien répondre. On se demande a-t-elle aimé ? Oui, elle a aimé. On dit toujours oui une fois ! Mais c'est la vérité. Elle a aimé savez-vous qui ? Son mari, car c'est le seul homme qui a su lui inspirer un sentiment vrai ; un sentiment d'orgueil et qui l'a dominée ; elle n'était pas sa femme elle était son esclave ! Ce caractère doux, faible et tout méridional a parfois une volonté de fer ; elle aime le bien son devoir sa famille s'y est cramponnée maintes et maintes fois. C'est là qu'elle a trouvé la force de pouvoir résister et ... dans des moments très difficiles !

... peu de femmes ont été aimées comme elle, peu ont été flattées d'être aimées comme elle sa position l'avait placée dans un milieu d'adulation de flatteries impossible à décrire ; dire que par moments elle n'ait pas éprouvé une sorte de vertige qu'elle ne se soit pas senti faiblir se serait mentir. Cette femme voyant tout le monde à ses pieds a pu se dire parfois j'ai donc une valeur personnelle. L'instinct, l'ambition, qui conduisait sa vie l'a fait vite reculer et elle a  continué à écouter... Oui ! Mais sans entendre et sans ... personnel ; oui avec cette franchise naturelle elle a pu garder tous ses amis ; et il est vrai qu'ils sont nombreux, elle y tient, elle y tient tellement qu'elle ne s'occupe pas du qu'en dira-t-on ! Elle a tort peut-être ? Rester seule elle n'est plus d'âge à croire à un véritable sentiment elle croit à l'amitié greffée sur un peu d'amour, cette habitude que l'homme prend de flatter une femme pas tout à fait délaissée ni tout à fait vieille lui fait juger sa situation et les hommes sur des impressions différentes... trop longues à décrire. Le besoin de plaire n'est pas exact ; les succès du monde non plus, elle ne l'a jamais eu et si on veut bien lui accorder de l'esprit elle doit l'avoir encore moins aujourd'hui !

Mais le besoin très réel de se dévouer existe encore et si elle pouvait être touchée se serait pour ce mobile se dévouer ! Ses enfants sont entrés dans la vie et avec cette adoration pour sa famille elle fera tout pour eux elle les a élevés dans ses idées elle désire que sa fille ne se ... selon son goût, fasse ce qu'elle a fait elle-même ; son éducation toute française et ses relations rendront sa tâche plus facile. Elle dira à bien des jeunes femmes que n'ayant pas été élevée du tout enfant de la nature, il n'y a pas de plus grand charme que de devoir à l'homme que l'on a aimé son éducation sa position ses succès en un mot de se sentir une valeur personnelle pour lui seul.

Voilà le vrai bonheur et ce qui a été l'orgueil de sa vie !

A présent qu'arrivera-t-il de cette femme ? De ce cœur pas si cuirassé que l'on le croit ; qui s'il tâche de guérir les autres n'est pas encore au moment de se détacher de tout ; de plus cette femme n'étant plus dominée et s'il faut le dire ayant horreur de toute domination que fera-t-elle je pense que son instinct l'arrêtera encore sur une pente qu'elle n'est pas faite pour suivre, et s'il lui échappait de dire j'aime se serait encore une autre fois très vrai et pour la vie, la vérité enfin c'est que de tous ceux qu'elle voit personne ne lui plaît. Enfin elle vivra dans l'isolement dans sa ... et avec l'affection de ses enfants. Son cœur éprouve un grand vide et il n'est pas dit que le mot j'aime ne sorte pas de sa bouche encore.